L exil et le royaume-2 Stampa
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L exil et le royaume
par Jacques Orillon
Fragile, atypique et ennemi des automatismes, ce prodige virtuose venu d'Albanie et réfugié en France a rejoint les plus grands
 
thumb_tedi-2Les violonistes vraiment enthousiasmants se comptent aujourd'hui sur les doigts de la main. Tedi Papavram1, 39 ans, albanais d'origine, français d'adoption, tra­ducteur attitré d'Ismaïl Kadaré depuis dix ans, est de ceux-là. Une technique hallucinante, une sonorité sublime, une passion jamais affaiblie ... Comme ces acteurs de théâtre qui tiennent la scène sans avoir à parler, il vous accroche d'entrée, et vous tient : il a cette poigne. Pourtant tout chez lui, et jusqu'à l'autorité, repose sur une fragilité essen­tielle. Sûr de ce qu'il fait, jamais sûr de ce qu'il est. Lorsqu'on lui parle, on redoute de le blesser. Il n'avait pas 5 ans lorsque son père lui a mis un instrument entre les mains. Premier concert à 8 ans. Beaucoup plus tard, quand il reviendra dans son pays, qu'il reverra les 11 800 000 bunkers de béton 11 construits en prévision des invasions et les pieds de vigne tous hérissés de pointes métalliques (contre les parachutistes), il aura dans les yeux des éclats de rire trempés de larmes.

« La dose de travail était incroyable » 
Tout enfant, après deux ans de négociations avec le régime, il obtient de partir pour Paris, où il vient de remporter le concours d'entrée au Conservatoire (à 11 ans). Il vit dans un appartement II presque vide, saœ, sans rideaux 11, appartenant à l'ambassade. 11 On y logeait /,es diplomates de passage, pour économiser l'hôtel En 1982, l'ambassadeur était payé 1 000 francs. Avec ma bourse française, j'étais plus riche que lui. 11 Il prend ses repas quelques étages plus haut, chez un fonction  tentaient de conserver /,a plus grande partie 11. Mais un chauffeur l'emmenait aux leçons. 11 Les cours d'analyse, quand on ne par/,e pas /,efrançais ... C'était affreux.11 Et là se produit un curieux renversement : 11 En Albanie, mes parents me surveillaient, me forçaient à travailler, c'était une contrainte extérieure - alors je trichais, j'avais /,a liberté de tricher, je n'ai jamais été aussi libre. 11 (On dirait du Sartre: 11 jamais nous n'avons été plus libres que sous l'occupation alkmande. 11) Alors qu'à Paris: 11 je me suis forcé à travailler, je me levais à 5 heures, j'avais telkment peur de ne pas avoir envie. C'était une contrainte intérieure. 
l'i Etait-il sûr d'avoir du talent? 11 Ah oui, ça, depuis .-


 toujours. Mon /Jère, qui ètait très dui; me disait juste­ment que je ne méritais pas mon talent, que j'étais nul. 11 li 'inscrit en sixième, apprend le français ... 11 La dose de travail était incroyable, j'avais quatre heures de scolarité générale, cinq heures de violon quotidiennes, el tous les cours du Conservatoire: violon, analyse, sol­fège, déchiffrage. Mais je souffrais horriblement de pas­ser quatre heures au collège. j'étais obsédé par ces heures de violon que je perdais. 11 Cela ne s'arrange pas, il découvre les grands violonistes: 11]ascha Heifetz me trans/Jerçait le cœu1: On m'aurait dit: tu joues comme lui pendant un an et tu meurs après, j'aurais signé. 11 Puis sa mère le rejoint à Paris, et son père. Le régime e venge ur le re te de la famill . Déportation , travaux forcés ... Le jeune Tedi y pense alors aussi peu que po · ible, mai la nuit les rêves le rattrapent. Et le vio­lon ne va pa bien ; si l'expression est juste, la technique est mal contrôlé . 11 C'était tendu, serré, marqué au fer rouge. Ce que j'ai acquis, la fluidité, la détente, cela ne m'intéressait pas. j'ai toujours eu du mal à/aire face à

IL JOUE COMME UN DIEU, IL EST FLAMBOYANT, C'EST UN PUR-SANG  

quelqu'un, à /,e contrer; si bien que j'avais peur de me renier en quêtant l'approbation de l'autre, et de me fourvoyer, de trahir mes idées et mes goûts. 11 Alors Tedi Papavrami travaille eul. Il pa e au « Grand Echiquier», les concerts viennent, premier disque à 18 ans. 11 Je n'étais pas mû1: Personne n'a autant changé que moi. On ne le sait pas toujours ... 11 li continue à faire ce qu'il aime. Il joue comme un dieu, il e t flamboyant, mais sa carrière est san paillettes. C'e t un pur-sang, il enregi t:re pour Aeon, excellente maison qui le laisse galoper librement. fi multiplie les di ques de violon  eul, de mu ique de chambre, il joue des onate de Scarlatti, déjà difficiles pour le clavier, ou des fantaisies pour orgue de Bach (!), vient de publier un disque fantastique de concertos f ançais. li est où on ne l'attend pas. Le « Caprice » de Paganini, pierre de touche de la 11 virtuosité transcendante 11, comme disait Liszt, qui s'y connaissait, il les publie dans w1 double albw11: une prise de tudio et un enregi b·ement de concert. Stupéfaction de es pairs. Silence jaloux. Perplexité de la presse, qui voyait en lui une machine à faire des notes et découvre un fantastique musicien. C'est que, un peu moins occupé que ses collègues de niveau identique, il prend le temps de travailler, d changer, de progresser. Parce que cet Albanais montre une sen­sibilité exceptionnelle pour la langue f ançaise, comme le Libanais chéhadé, comme le Roumain Cioran, comme I' Argentin Bianciotti, Fayard le choisit pour traduire Kadaré. Parce qu'il e t sombre et beau, il joue Danceny dans « les Liaisons dangereuses» de ]osée Dayan.  Moi, comédien débutant, j'ai vécu choyé cormne une star, dans des hôtels cinq étoiles, avec un chauffeu,